À rebours de l'image du philosophe voyageur, Gilles Deleuze conçoit le mouvement non pas comme un simple déplacement géographique, mais comme une transformation de l'intensité et de l'existence. C'est ce paradoxe fécond qu'explore Abdellatif Benabdallah, membre de l'Académie du Royaume du Maroc : le voyage ne change rien à ce que l'on emporte, c'est-à-dire aux habitudes, tandis que la lecture, la musique, la pensée ou l'errance peuvent ouvrir un véritable devenir, une transformation existentielle profonde.

Gilles Deleuze était l'antithèse du philosophe itinérant. En effet, il était le moins voyageur de sa génération, ce qui apparaît clairement lorsqu'on le compare à Derrida, Foucault, Ricœur ou Baudrillard. Son aversion pour le voyage ne procédait pas d'un penchant pour l'immobilité ni d'un refus du mouvement, mais au contraire : il était le philosophe du mouvement par excellence. Seulement, ce qui l'intéressait n'était pas le mouvement des corps dans l'espace, mais le mouvement de l'intensité et la transformation existentielle.

Sa position apparaît donc paradoxale au premier abord : comment un philosophe du « devenir » peut-il proclamer une haine du voyage ? En réalité, cette contradiction n'est qu'apparente, car le voyage qu'il critiquait est ce qu'il appelait, dans son *Abécédaire*, une « rupture à bon marché ». Il disait : « C'était la première raison de ma répulsion pour le voyage : c'était une "rupture à bon marché". Je comprends très bien ce qu'a exprimé Fitzgerald : un seul voyage ne suffit pas à faire une véritable rupture. Si vous voulez la rupture, ben, c'était autre chose que de voyager parce que finalement, qu'est-ce qu'on voit ? Les gens qui voyagent, et voyagent beaucoup, et puis ils en ont même fierté, ils disent que c'était pour trouver un père. Il y a de grands reporters, ils font des livres là-dessus. Ils ont tout fait, ils ont fait le Vietnam, l'Afghanistan, tout ce qu'on veut. Ils disent, froidement, que c'était qu'ils n'avaient pas su être à la recherche d'un père. »

Deleuze ne s'opposait pas au voyage en tant que déplacement dans l'espace, mais à la croyance selon laquelle tout déplacement spatial serait nécessairement un déplacement existentiel. Le voyage, dans la plupart des cas, n'était rien d'autre qu'une « rupture à bon marché », car le voyageur ne fait que transporter ses habitudes avec lui. Cependant, Deleuze n'exclut pas l'existence de cas exceptionnels où le voyage lui-même devient une force génératrice de différence. C'est pourquoi il reconnaît que l'expérience du voyage chez Le Clézio, Lawrence ou Stevenson n'était pas un choix accidentel dans leur vie, mais faisait partie intégrante de leur formation, car elle a produit en eux une véritable transformation de leur sensibilité et de leur perception.

Le choix de ces noms n'était pas arbitrailre : chez eux, le voyage n'était ni un simple sujet d'écriture ni une simple